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| 1 TRANSITION DÉMOCRATIQUE AU MAROC ET ESPACE DE PARTICIPATION : UN APERÇU Raphaëlle Valay-Nadeau1 En 1996, le Maroc entame une transition démocratique. Cette transition, perçue par plusieurs membres de la société civile nationale et internationale comme très positive, est aujourd’hui critiquée. Cet article, présenté dans le cadre des séminaires inter-universitaires du CERD, a comme but de dresser un portrait très sommaire des conditions historiques, politiques et sociales qui ont modelé le processus démocratique en cours au Maroc. Influences internationales sur le sol marocain : historique Dès le début du XIXe siècle, les relations entre l’Europe, les États-Unis et le Maroc sont bien établies. D’un point de vue stratégique le Maroc, de part son emplacement géographique, représente pour toute puissance un pied à terre très enviable. La France et les États-Unis sont les deux acteurs les plus présents sur le sol marocain. Tous deux luttent pour devenir l’allié principal du Maroc. Plusieurs accords, dont ceux signés lors de la conférence de Madrid2 et celle d’Algésiras3, accordent, entre autres, aux Américains et aux Français des privilèges importants. La politique de «La Porte Ouverte» est le plus grand acquis des forces occidentales présentes aux Maroc. Cette politique consacre le droit aux nations signataires de commercer au Maroc tout en n’étant point soumis aux lois marocaines ; elles sont exonérées d’impôts, ne sont pas contraintes juridiquement, peuvent désigner des protégés marocains qui bénéficient des mêmes privilèges, etc…(Berramdame, 1987 : 24). Bref, ces ententes permettent aux Américains et aux Européens de créer des enclaves autonomes sur le territoire marocain. Cependant, les tensions entre l’empire américain et l’empire français se font sentir. Les États-Unis, selon leurs constitutions, sont anticolonialistes. La France est une force coloniale. Les États-Unis reconnaissent l’indépendance des peuples; la France les asservit. Dans ce contexte, la France qui depuis 1870 a des colonies en Algérie ne voit pas d’un bon oeil les relations marocco-américaines. Par ailleurs, l’instabilité interne du Maroc ainsi que les alliances qui pourraient se créer entre le peuple algérien et le peuple marocain inquiètent la France. Conséquemment en 1912, l’empire français propose au Maroc un protectorat ayant comme 1Raphaelle Valay-Nadeau est étudiante en maîtrise au département d’anthropologie de l’Université de Montréal, où elle a, par ailleurs, complété son baccalauréat. Elle s’intéresse particulièrement au développement politique et social et à l’influence de l’économie politique internationale sur ce dernier. À ce jour, elle a effectué deux séjour au Maroc auprès d’associations diverses, au cours desquels elle a pu se sensibiliser à la problématique du développement démocratique de ce pays. 2Eut lieu en 1880, Le Makhzen convoqua la conférence de Madrid pour réformer ou abolir le “système de protection généralisé [qui] constituait un véritable transfert de souveraineté au profit des États Européen et des États-Unis…elle déboucha sur l’institutionnalisatoin de la ‘Porte Ouverte’… Elle fut le point de départ d’un processus coloniale” (Berramdane, 1987:24). 3 Eut lieu en 1906. La France et l’Espagne se divisèrent le Maroc alors même que cette conférence reconnaissait l’indépendance et la souveraineté de ce pays. Les États-Unis ne réagir pas en faveur du Maroc malgré ses demandes (Berramdane, 1987:29). 2 objectif officiel de pacifier les tribus dissidentes et comme objectif moins avoué, de s’imposer comme allié principal du Maroc et d’assurer la sécurité de la colonie voisine. De prime abord, l’entente signée avec la France accorde à celle-ci un statut de délégataire. Mais, progressivement, elle tente de s’imposer comme pouvoir incontournable. En 1930, la France fait proclamer le dahir berbère et espère ainsi diviser le peuple marocain pour mieux régner. Malheureusement pour elle, sa stratégie échoue et le mouvement national pour l’indépendance prend son envol. L’Istiqlal4 est le premier parti officiel du Maroc et lutte activement pour l’indépendance. Plusieurs autres partis se forment également au cours de cette période et se joignent à la lutte. Les militants du mouvement national espèrent qu’en combattant pour l’indépendance, ils se libéreront non seulement des colonisateurs mais également du système monarchique. Pour certains militants, la mise en place d’un système politique fondé sur un parti unique est la voie à suivre ; pour d’autres, moins nombreux, la république est la solution. L’histoire prendra un chemin bien différent. Durant le protectorat, Mohammed V, mis en place par les Français pour son apparente docilité, s’avère beaucoup plus solidaire de son peuple et est contraint, par nul autre que les Français, à l’exil5. Ce geste eu des répercussions sur l’ensemble du mouvement nationaliste. Le peuple marocain transforme Mohammed V en symbole de leur oppression et lui voue une estime inconditionnelle. Tous se battent pour le retour du souverain, les partis politiques y compris. La donne change et les partis qui espéraient se débarasser du roi, luttent pour son retour. Le symbole du roi unificateur est renforcé. A son retour, 5 ans plus tard, en 1955, le peuple entier l’acclame. Pour la première fois dans l’histoire du Maroc, tout le pays reconnait le pouvoir politique et spirituel d’un souverain. L’année suivante, en 1956, le Maroc acquiert l’indépendance, et Mohammed V est considéré comme le libérateur du peuple. La monarchie semble être là pour rester. A partir de 1960, les partis de l’opposition reprennent activement leur lutte dans l’espoir de réduire les pouvoirs du palais. Au cours du protectorat francais, les relations entre les États-Unis et le Maroc sont mitigées. Quoiqu’ils supportent l’indépendance du Maroc, celle-ci facilitant grandement l’exploitation du pays, les États-Unis ne veulent pas mettre en jeu leur relation avec la France. Par conséquent, ils aident secrètement le mouvement national tout en supportant fréquemment l’autorité française au Maroc. 4 Parti nationaliste marocain fondé en 1943. Il appuya l'action du sultan Muhammad V et joua un grand rôle dans la lutte pour l'indépendance, acquise en 1956. En 1959, une scission se produisit en son sein : l'aile gauche forma, sous la direction de Ben Barka, un parti d'opposition aux options nettement socialistes, l'Union nationale des forces populaires (UNFP). Sous le règne de Hassan II, les deux tendances se sont rapprochées. (http://fr.encyclopedia.yahoo.com/articles/i/i0003205_p0.html) 5 Mohammed V Sidi Mohammed ben Youssef (Fès, 1909 — Rabat, 1961). Sultan alaouite (1927), puis roi (1957 - 1961) du Maroc. Il accepta d'abord de collaborer avec la France mais, après la Seconde Guerre mondiale, commença à revendiquer l'indépendance de son pays. Paris suscita alors contre lui l'opposition des tribus berbères et du pacha de Marrakech, le Glaoui. Déposé (1953), exilé en Corse, puis à Madagascar, il fut, devant la dégradation de la situation, rappelé en 1955 par la France, qui reconnut l'année suivante l'indépendance du Maroc. Jouissant d'un grand prestige, il prit le titre de roi en 1957 et mena une politique caractérisée par la modération et la prudence, appuyant la lutte du FLN en Algérie tout en évitant une rupture avec la France. (http://fr.encyclopedia.yahoo.com/articles/m/m0506527_p0.html#m0006531.1) 3 Au cours de la deuxième guerre mondiale, un rapprochement s’effectue entre le mouvement national et les Etats-Unis entre autres grâce à la proclamation de la Charte de l’Atlantique6 qui malgré la déclaration du maintien de la politique de «Porte ouverte», proclamait le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes (Berramdane, 1987 : 52). Ce double jeu se perpétua tout au long du protectorat et permit aux États-Unis de garder, plus ou moins, «bonne figure» tant auprès des autorités marocaines que française. Après l’indépendance, l’intronisation d’Hassan II qui affichait ouvertement son faible pour les États-Unis facilita la crystalisation des relations marocco-américaines. Le Maroc, quoiqu’il affirmait pratiquer une politique de non-alignement et quoiqu’il effectua des glissements sporadiques et stratégiques vers le camp communiste durant la guerre froide, se déclara régulièrement comme étant ontologiquement lié à l’Occident en général et aux États-Unis en particulier (Berramdane, 1987 : 101). Dès le début des années 1960, l’aide américaine au Maroc est incontestablement l’une des plus considérables. À partir de 1963, cette aide véritable se transforme en prêt pour des programmes de développement qui devaient, bien entendu, favoriser les échanges avec les États-Unis (Berramdane, 1987 : 276). Ces relations se sont perpétuées jusqu’à aujourd’hui grâce à l’instauration des programmes d’ajustement structurel (PAS) qui favorisent toujours l’Occident. Depuis la mise en place des PAS, le Maroc a signé les accords de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), a entrepris des démarche dans le but d’adhérer aux accords de libre-échange avec la communauté européenne prévue pour 2010, etc... Monarchie constitutionnelle à la marocaine En 1962, la première constitution marocaine est proclamée et, comme dans toutes celles qui la suivront, l’article premier déclare que «le Maroc est une monarchie constitutionnelle, démocratique et sociale» (Cubertafond, 1997 : 17). Cette constitution instaure un régime parlementaire bicamériste, accorde le droit d’expression, d’association, d’opinion, etc... Malheureusement, Mohammed V meurt peu après, et son fils ainé, Hassan II, est intronisé. Confrontées aux luttes incessantes avec l’opposition qui revendique plus de pouvoir, à la population qui se mobilise et aux problèmes frontaliers avec l’Algérie, Hassan II déclare l’état d’exception en 1965. Pendant 5 ans, les membres des partis d’opposition et toutes personnes susceptibles d’être sympathisantes subissent une répression féroce. Emprisonnements, tortures et disparitions sont le lot de la majorité des militants. Hassan II quant à lui reprend le contrôle total des institutions politiques. En 1970, l’état d’exception est levé et une nouvelle constitution, conçu par Hassan II, est proclamée et consacre sans équivoque la prééminence de la monarchie (Berramdane, 1987 : 289). Quoique l’article premier reste inchangé, le bicamérisme et les droits politiques sont grandements restreints. Deux autres constitutions semblables seront élaborées par Hassan II et son comité constituant, en 1972 et 1992. Cette dernière suscite un vent de contestation au sein de l’opposition (bloc démocratique). Trop peu de changements y sont inclus. Le partage des pouvoirs reste minime. Le roi proposait de faire accéder l’opposition aux responsabilités «sans que cela le prive pour 6 Résultat de la conférence de l’Atlantique qui eut lieu au mois d’août 1941 au large de Terre-Neuve et qui réunissait, à quelques mois de Pearl Harbor, Churchill et Roosevelt (Berramdane, 1987:51). 4 autant de sa liberté de décision» (Leveau, 1998 : 14). Certains membres de partis choisissent de boycotter les discussions entourant la constitution de 1992. Finalement en 1996, la cinquième constitution en moins de 35 ans est acceptée par consensus par tous les acteurs politiques et un processus électoral est enclenché. Répondant aux exigences des institutions internationales (Fond monétaire international-FMI, Banque mondiale-BM), cette constitution fait revivre le bicamérisme, propose la régionalisation, la prise de décision consensuelle et accorde à tous la liberté d’entreprendre. Elle représente pour les observateurs internationaux et pour plusieurs membres de la société civile marocaine un espoir de démocratisation réelle. Transition démocratique En réalité, peu la distingue de la constitution de 1992. L’opposition qui veut détenir le pouvoir exécutif se voit privée du contrôle des quatre ministères fondamentaux pour diriger un pays. Les ministères de l’Intérieur, des finances, des affaires extérieures et de la religion restent sous le joug du roi (Ramonet, 1999 : 1). De plus, en appliquant le principe de régionalisation, les gouverneurs, rattachés au ministère de l’Intérieur, obtiennent la majeure partie du pouvoir, du moins en milieu rural (Cubertafond, 1998 : 141). Finalement, le roi désigne parmis les élus le premier ministre et ensuite, il s’inspire des propositions de ce dernier pour nommer les ministres. Force est de constater que le partage des pouvoirs est encore restreint. Par ailleurs, le souverain dispose d’une deuxième constitution qui le positionne au-dessus de tout. Cette supra-constitution se reflète dans l’article 19 et avance que «le Roi, commandeur des croyants, Représentant Suprême de la Nation, Symbole de son unité, Garant de la pérennité et de la continuité de l’Etat, veille au respect de l’Islam et de la Constitution. Il est protecteur des droits et libertés des citoyens, groupes sociaux et collectivités.» et «Il garantit l’indépendance de la Nation et l’intégrité territoriale du Royaume dans ses frontières authentiques» (Cubertafond, 1997 : 66). Depuis le début des discussions sur la transition démocratique, Hassan II soutient l’idée d’une monarchie constitutionnelle à la marocaine. Il affirme qu’on ne peut importer un système politique d’ailleurs et l’appliquer tel quel dans un autre pays. Le système politique doit être organisé en fonction du contexte national. Au Maroc, c’est l’article 19 (voir plus haut) qui pose les balises du système. Dans ce contexte et à titre de Commandeur des croyant, Hassan II avance que «l’Islam lui interdirait de mettre en place une monarchie constitutionnelle dans laquelle le souverain délèguerait tous ses pouvoir sans gouverner» (Cubertafond, 1997 : 68). Par conséquent, au sein de la monarchie constitutionnelle à la marocaine, le souverain est non seulement perçu comme un symbole de l’unité nationale mais possède le pouvoir suprême. Tous les espaces politiques, sociaux et/ou économiques sont directement ou indirectement contrôlés par lui. Il possède un droit de veto sur tout et ce, malgré la présence d’un gouvernement élu par le peuple. Démocratie et l’élite marocaine De plus, l’allégeance et le réseautage au sein de l’élite restent au Maroc les pilliers du système politique. Certes les esprits vifs pourraient facilement avancer que dans nos démocraties 5 occidentales ces éléments sont également fondamentaux pour supporter le système en place. Ceci dit cela ne légitime en rien ce type de fonctionnement mais remet plutôt en cause la nature de nos démocraties. En ce qui à trait au réseautage et à l’allégeance au Maroc, M. Benhaddou souligne que les élites marocaines constituées de trois familles principales, forment un réseau tentaculaire présent dans toutes les sphères de la société (1997: 17). Les Chorfas, les Oulémas et les Marchands sont les acteurs prédominants des sphères politiques, économiques et sociales depuis plus d’un siècle. Grâce au népotisme et aux alliances matrimoniales, ces groupes sont aujourd’hui à la tête des plus grandes entreprises, détiennent des postes clés dans les administrations et sont propriétaires des plus grandes terres agricoles. Ils ont été les plus grands bénéficiaires de la nationalisation des entreprises et de la redistribution des terres qui ont eu lieu peu de temps après l’indépendance. Les technocrates, issus pour la plupart de ces grandes familles, forment aujourd’hui la couche la plus active de l’élite marocaine. Ce nouveau mode de fonctionnement, basé sur la compétence plutôt que sur les relations familiales, exerce une pression importante sur le système traditionnel fondé sur le népotisme et cause des tensions entre les consanguins et les technocrates. Par contre, ces technocrates ont réussi pour la plupart grâce au statut de leur famille qui leur a permi d’entrer aux bonnes écoles (Benhaddou, 1997 : 117). Cette couche de la société, selon certains, est l’élément interne qui a poussé le souverain a instaurer une transition démocratique. La reconversion de secteurs importants des élites technocratiques et bureaucratiques en bourgeoisies d’affaire entraîne inévitablement une transformation de l’élite politico-administrative. «Les élites politiques dirigeantes au sein de l’État tendent de plus en plus à prendre appui sur ces bourgeoisies» (Nair, 1997 : 13). Ainsi se creuse le gouffre entre la minorité qui profite de la libéralisation et la majorité qui en est victime. Cet état mène à la crise de légitimation du pouvoir en place. « L’État tend alors à monnayer cette crise par une modification des règles politiques. Jusque-là, il pouvait arguer de la nécessité d’un système autoritaire…pour assurer le ‘développement’, car il offrait, en échange, des allocations aux couches constituant sa base sociale. Mais, à court de ressources, il s’est retrouvé confronté à des demandes fortes s’incarnant souvent…dans des revendications politiques de pluralisme et de démocratisation…si le changement économique entraîne une forte demande de démocratisation politique, le même mouvement accroît la pression sociale des couches pauvres et exclues, au point de menacer tout le système…Cette contradiction, pour l’instant insoluble, constitue le noyau de l’actuelle transition. Sociologiquement, elle manifeste l’impossibilité, pour le système, de concilier la mobilisation verticale des couches intégrées – autrement dit leur volonté d’améliorer leur position sociale comme de moderniser le système politique – d’avec la mobilisation horizontale des couches laissées pour compte. D’où la mise en place de régimes de démocraties élitaires réservées, de fait, aux couches intégrées dans le système. » (Nair, 1997 : 13). Cette intégration des élites aux dépens de la masse crée un désengagement de cette dernière face au processus démocratique. La masse, trop peu éduquée, pas suffisamment informée et complètement désabusée, voit dans le processus démocratique une nouvelle mascarade politique 6 de laquelle elle pourra retirer, au plus, des bénéfices ponctuels en monnaies sonnantes. De plus l’écart qui sépare le discours politique des conditions de vie de la majorité consolide pour plusieurs leur scepticisme face à la pertinence d’une transition démocratique. Bilan des élections de 1997 Le bilan des élections de 1997 semble donner raison aux incrédules. Les fraudes, l’achat de voix et des pratiques douteuses du ministère de l’Intérieur ont encore une fois marqué la campagne électorale et les élections. Une fois les élections terminées, les résultats prennent, dans certaines circonscriptions, plusieurs jours à sortir. Ce retard amène plusieurs à se questionner au sujet de la véracité des résultats. Le ministère de l’Intérieur, qui dirige les élections, a des antécédents en ce qui a trait à la manipulation des résultats. En bout de ligne, la carte électorale est divisée en trois blocs. Le centre, la koutla (bloc démocratique) et le Wifaq (coalition de partis monarchistes) se partagent à peu près également le terrain (Leveau, 1998 : 14). Le doute plane, les accusations fusent (Layadi et Rerhaye, 1998: 63). Certains vous dirons que le nombre de députés élus par parti est décidé en coulisse bien avant les élections. Mais les résultats ne seront pas ouvertement contestés. Quelques exceptions: deux députés de l’Union socialiste des forces populaires (USFP), démissionnent parce que convaincus d’avoir remporté leur siège à cause de manipulations et de fraudes. Sur 12 790 631 personnes inscrites sur la liste électorale seulement 58 % est allé voter et de ceux-là 1 085 366 ont annulé leur vote, ce qui, selon certains analystes, doit être un message pris au sérieux» (Layadi et Rerhaye, 1998 : 216). Le désabusement, la désaffection et l’incrédulité d’une majorité de Marocains en ce qui a trait au processus démocratique est un problème important pour le Maroc. Si les autorités ne s’attardent pas a le résoudre, c’est le devenir de la démocratie qui est en jeu. Pressions internationales et transition démocratique Comme mentionné plus haut, c’est entre autres sous la pression internationale que Hassan II met en branle le processus de transition démocratique de 1996. Cependant, alors que le discours de liberté et de démocratie est proclamé haut et fort par les institutions de Bretton Woods (FMI et BM), les conséquences de leurs politiques mènent au renforcement de l’appareil autoritaire et répressif. Les PAS, appliqués au Maroc et ailleurs, sont généralement reçus par les populations de façon violente et des protestations massives s’ensuivent. Alors, le gouvernement en place «doit» contrôler les mouvements contestataires afin de limiter les dégâts. On ne doit pas oublier que les PAS visent la stabilité économique, cependant celle-ci ne peut être atteinte sans une certaine stabilité politique qui permet d’attirer les investisseurs. Or, un peuple révolté est loin d’être rassurant aux yeux étrangers. Dès lors, les institutions de Bretton Woods ainsi que les pays qui subissent leurs politiques, font face à un dilemme : les politiques qu’elles imposent, loin de mener au développement économique et démocratique des pays concernés, entraînent plutôt une accélération de la paupérisation et une augmentation des répressions. Cette situation mène à la mise en place de ce que Chossudovsky appelle une «démocratie autoritaire» c’est-à-dire: «des institutions de façade et d’une parodie de démocratie parlementaire dont le rôle consiste à mener 7 à bien la restructuration économique»(1998 : 30). Les changements politiques qui surviennent dans les pays soumis au PAS sont donc moins causés par de grands idéaux de démocratisation et de liberté, mais sont plutôt une conséquence inattendue de la délégitimation de l’État suite à son retrait de la sphère sociale. Dans ce contexte, la masse citoyenne n’est pas incitée à participer activement à la sphère politique ou aux prises de décision qui influencent leur vie. La hiérarchisation, l’élitocratie et les problèmes sociaux extrêmes sont des obstacles prédominants au Maroc. Pour que la population soit en mesure d’assumer le rôle de citoyen à part entière, c’est-à-dire celui «qui participe à l’élaboration de son propre droit» (McAll, 1999 : 27), non seulement des espaces de participation réels doivent exister mais la population doit avoir les capacités de participer. Or, en ce qui a trait à la mise en place d’espaces de participation, la constitution de 1996 n’a pas, comme on a pu le voir plus tôt, créé ces espaces car le roi reste le principal constituant, reste l’initiateur des révisions constitutionnelles, contrôle les ministères clés et continue d’être l’acteur le plus important du système politique. Cependant, on doit admettre que depuis 1995, un autre acteur important du processus démocratique est sans doute la société civile. Selon plusieurs, elle «est là où les politiques ont échoué.» (Layadi et Rerhaye, 1998 : 160). Avant 1995, «le champ associatif a été longtemps investi, au nom de l’ouverture démocratique, par des associations à caractère régional bénies par le pouvoir qui donnait naissance à sa propre société civile» (Layadi et Rerhaye, 1998 : 161). C’est au sein de la société civile émergente qui se dit fondée sur le civisme, l’indépendance politique et les principes démocratiques que l’éducation de la participation citoyenne peut se faire. Dans le milieu urbain, les associations de droits humains, de droits des femmes, les associations jeunesses, sont, entre autres, des enclaves où l’éducation à la citoyenneté est un enjeux important. Malheureusement, la mise en pratique des principes qui sous-tendent la participation citoyenne est problématique pour plusieurs. On répète souvent, au sein de la société civile, les pratiques reprochées à l’État. Les principes de démocratie participative, de consultation et d’équité font trop souvent place à la hiérarchisation et la centralisation des décisions. Or, pratiquer la démocratie participative est loin d’aller de soi. Pour ce faire, il faut concevoir une toute autre façon de partager l’information, de prendre des décisions et de s’impliquer dans tout le processus. Cet apprentissage sous-tend l’accessibilité à des formations de toutes sortes permettant aux individus d’acquérir les outils et les informations nécessaires afin qu’ils puissent participer de façon active et éclairée. Par contre, de telles formations impliquant des notions politiques, économiques et autres sont, au Maroc, difficiles à donner en milieu urbain et pratiquement impossibles en milieu rural, et ce, pour plusieurs raisons tant techniques que politiques. D’abord, pour plusieurs Marocains, la survie est encore le premier souci et peu de gens ont le temps de suivre des formations. Ensuite, le taux d’analphabétisme étant encore très élevé (voir plus bas), les individus doivent acquérir une base de lecture et d’écriture afin d’être en mesure de se tenir au courant. Autrement, ils restent dépendants d’autres personnes pour ce qui est des informations concernant leur communauté et leur pays. Cette base est presque 8 indispensable à l’acquisition de connaissances plus complexes touchant le politique et l’économique. Certes, sans cette éducation les membres d’un groupe peu éduqué peuvent expliciter les besoins qu’ils ressentent mais quand vient le temps de faire des demandes de subventions ou de communiquer avec les bailleurs de fond, ils deviennent tributaires des experts extérieurs ou du noble qui a eu la chance d’avoir une éducation. Malheureusement, les associations qui sont en mesure de donner des formations juridiques, politiques et économiques sont souvent des associations urbaines qui, faute de fonds et de personnel, ne peuvent se permettre d’aller dans le milieu rural. Par ailleurs, comme mentionné plus haut, les contraintes politiques sont encore prédominantes au Maroc, surtout en milieu rural. Le ministère de l’Intérieur, responsable de la sécurité d’État, y est très présent et tolère encore très peu de remises en question fondamentales. D’ailleurs quoique depuis près de dix ans les associations ont, en théorie, accès au milieu rural, la bureaucratie peut facilement limiter leur présence. Toute personne ou association voulant desservir les régions rurales doivent d’abord recevoir le sceau d’approbation du caïd (administrateur de circonscriptions urbaines ou rurales) de la région. Celui-ci, au nom de la sécurité, peut, de façon discrétionnaire refuser l’accès au demandeur. Certes, tous les caïds ne sont pas autoritaires et certains respectent le travail des associations, ce qui permet à ces dernières de faire un travail de conscientisation important dans les communautés. Cependant, celles qui bénéficient d’une telle tolérance sont encore en minorité. Du reste, toutes les associations qui travaillent en milieu rural n’ont pas la vocation d’améliorer les capacités de prises en charge des «bénéficiaires». Certaines avancent les résistances culturelles pour expliquer leurs réticences à donner des formations juridiques et politiques aux femmes, par exemple. Elles évoquent la mentalité encore trop traditionnelle des communautés qui ne sont pas prêtes à accepter de telles innovations. Il est sûrement vrai que certains acteurs seraient offusqués et déstabilisés par de telles formations mais le rôle des associations qui prônent les principes démocratiques n’est-il pas d’au moins susciter la réflexion? Or, plusieurs associations ne veulent même pas rendre disponible des formations du genre et ne veulent pas les proposer aux membres des communautés où elles travaillent. Pourtant, dans certain cas, les communautés sont plus enclines au changement que ce que l’élite locale laisse transparaître. On peut supposer que se ne sont pas les communautés qui refusent de changer mais plutôt certaines élites locales et certains membres d’association qui bénéficient de la situation actuelle. Intronisation de Mohammed VI et espoirs décus En 1999, l’avènement de Mohammed VI suscite pour la société civile l’espoir que des changements profonds sont proches. Car malgré l’ouverture démocratique entamée depuis 1996, trois ans plus tard encore beaucoup d’associations luttent pour obtenir le statut d’utilité publique qui leur permettrait d’amasser des fonds en toute légalité et ainsi remédier à certains problèmes de financement qui sclérosent plusieurs d’entre elles. D’autres quant à elles revendiquent tout simplement le droit d’exister. Beaucoup d’espoirs ont été déçus mais l’intronisation du roi des pauvres suscite l’espérance de certains. 9 Depuis son arrivée sur le trône Mohammed VI en a surpris plusieurs. Quelques mois seulement après son couronnement, le jeune roi limoge Driss Basri, jusque là ministre de l’Intérieur et main de fer du régime hassanien. Il met sur pied de nombreuses commissions d’enquête, rend visite au Rif, déploie des programmes de développement local, adresse le problème des disparus et des prisonniers politiques, permet le retour des familles Oufkir et Serfaty, etc. Bref, le bilan semble positif. Quoiqu’on ne puisse nier la pertinence de certaines de ses démarches, encore trop reste à faire. D’abord, sur le dossier des disparus, la commission d’indemnisation7 pour les disparus n’a reconnu que 112 cas alors que les associations de droits humains en signalent beaucoup plus. De plus, les familles indemnisées doivent renoncer à toute poursuite de justice si elles acceptent l’argent car, pour les autorités, le dossier est alors considéré comme clos. Ensuite, quoique plusieurs associations ont été reconnues dernièrement, plusieurs autres sont encore contraintes à travailler dans la clandestinité. L’association diplômés enchômagés du Maroc, Transparency- Maroc et Attac-Maroc font partie de ces dernières. Également, la répression abusive lors de manifestations demeure encore courante principalement contre les associations de diplômés et les syndicats qui les supportent. Le plus grand reproche que l’on puisse faire, selon moi, à Mohammed VI, est de perpétuer ce mode de fonctionnement qui place le roi au-dessus de tout et qui le garde maître du temps et du politique. Encore une fois plusieurs espoirs sont décus. En ce qui a trait aux problèmes sociaux, ils sont encore énormes. Si l’on se fie aux statistiques du PNUD qui sont présentées dans leur rapport sur le développement humain pour le Maroc, le taux de chômage a eu tendance à augmenter entre 1982 et 1994 pour atteindre 16%. Quant au FMI, il avance, dans son rapport annuel (Public information notice) de 1998 que le taux de chômage a atteint 19%. Fait intéressant, ce taux est, selon le FMI, une nette amélioration par rapport au taux de 1994 qu’il situe à 20.3%. Du reste, l’association marocaine des diplômé Par karima • 2005-12-01 15:34:32 Permalien | Ajouter un commentaire • |
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